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« 4 points essentiels pour réussir sa vie d’agriculteur » Raymond Levallois, auteur et enseignant-chercheur en gestion d’entreprise agricole

Gilles Cavalli : Bonjour et bienvenu dans ce nouveau podcast d’Agrifind je suis avec Raymond Levallois, professeur de gestion à l’université de Laval au Québec. Il est auteur de plusieurs livres aux éditions France Agricole. L’un qui s’intitule « Guide de gestion de l’entreprise agricole » et le dernier dont le titre est « Réussir sa vie d’agriculteur ». Raymond j’aimerais que vous puissiez vous présenter en quelques mots, nous dire qui vous êtes, quel est votre métier auprès des agriculteurs ?

Raymond Levallois : Actuellement je suis professeur à l’université Laval, ma spécialité est la gestion d’entreprise agricole, j’enseigne et je fais de la recherche depuis de nombreuses années. Je suis français d’origine j’ai fait ma formation à Purpan, suite à laquelle j’ai obtenu une maîtrise à l’université Laval puis un doctorat en économie de la production à Rennes. Je travaille à la fois dans l’enseignement et la recherche universitaire, je suis également impliqué directement auprès des agriculteurs en termes de conseil. J’aborde donc conjointement les aspects théoriques et pratiques.

Gilles Cavalli : Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce livre sur les agriculteurs ? ainsi que son message ?

Raymond Levallois : En fait l’idée, surtout du dernier, est de se centrer sur l’essentiel, ne pas se perdre dans les détails. Il permet à l’agriculteur de voir ce qui est très important.

Raymond Levallois

N°1 : « Etre clair sur ce que l’on veut »

La première chose, c’est de savoir ce qu’il veut faire avec sa ferme, être clair sur les objectifs qu’il poursuit, quel genre d’exploitation agricole il veut avoir dans 10-15 ans. Ça c’est un élément majeur de réflexion avec l’idée de pouvoir visualiser, voir et vouloir son exploitation d’après lui et non d’après les modèles à la mode, d’après les courants et les conseils qui ne sont pas forcément adaptés à sa personnalité. Il faut qu’il soit capable de construire une entreprise qui corresponde à sa personne. S’il rêve d’une super grosse entreprise avec 500 vaches, c’est parfait, s’il est hyper heureux avec 50 vaches, c’est parfait aussi.

Donc ça c’est la première chose à savoir, qu’est-ce qu’il veut comme entreprise, qu’il définisse de façon très claire ses objectifs, lemodèle de ferme dont il rêve.

N°2 : « Maîtriser la gestion quotidienne de l’entreprise »

Après il y a d’autres éléments dans les choses essentielles, c’est la gestion courante de son entreprise, avec un élément qui m’obsède presque car c’est lui qui la différence d’efficacité entre les agriculteurs. En fait cela joue sur la valeur ajoutée qui est le résultat de leur façon de gérer à chaque jour, pour prendre les bonnes décisions, c’est-à-dire on fait les semis un peu trop tôt, un peu trop tard, on fait le traitement pas tout à fait adapté, on rate une chaleur de vache, etc… C’est donc tous ces petits détails, qui peuvent faire que la valeur ajoutée va être très différente. On parle de milliers d’euros qui sont en jeux.

Le problème est que la façon de gérer correspond à la façon de fonctionner de l’agriculteur en fait ! S’il est très bon, c’est merveilleux, il va en profiter toute sa vie et il aura une situation financière sûrement très intéressante. Par contre s’il est moins bon et qu’il ne prend pas les moyens de modifier sa façon de fonctionner, il risque de toute sa vie d’avoir 10-15-20-30-40 000 euros de moins qu’un autre qui gère différemment. C’est la même production, c’est la même dimension, mais il y a la précision de la gestion quotidienne donc c’est vraiment au niveau technique en fait ! Malheureusement, c’est ce qu’il y a de plus difficile à changer, c’est toute la résistance au changement traditionnelle en psycho, et comment changer sa façon de gérer au jour le jour.

gestion d exploitation agricole

N°3 : « Bien raisonner les décisions importantes et les investissements »

L’autre élément n’est pas pour la gestion quotidienne, mais pour les décisions qui sont peu courantes peu nombreuses, mais malheureusement qui coûtent très cher. Ce sont toutes les décisions importantes d’investissement ou d’orientation de ferme. Ça c’est l’autre volet, d’être capable de réfléchir vraiment à ce dont on a besoin en termes d’investissements en bâtiments, en matériels. Au final, d’investir vraiment ce dont on a besoin et pas plus ! Si l’on a besoin d’un tracteur de 100 chevaux c’est parfait, pourquoi en prendre un de 150 chevaux ou plus ?

Donc là c’est un autre volet majeur qui contribue aux difficultés financières de nombreuses entreprises, mon expérience en Amérique du nord le montre. On a ce même problème mais en France, je le sais car j’ai écrit le livre avec mon frère qui lui travaille en France.

Le message est donc d’avoir une très bonne réflexion sur quels investissements faire, comment choisir un investissement qui est le plus économique possible, avec toutes les conséquences financières que cela va avoir évidemment sur l’endettement. Je reste impressionné tant au Québec qu’en France, par le montant d’argent que les agriculteurs consacrent à leur matériel. Donc là probablement il y a matière à réflexion et amélioration.

Ces deux éléments sont majeurs, à savoir, la vision quotidienne et la vision « décisions stratégiques » où l’on décide d’investir, de changer l’orientation de la ferme, etc…

« Il est judicieux de réfléchir à la souplesse, l’adaptabilité, la réversibilité d’un investissement conséquent »

Ce que l’on aimerait passer comme message, c’est quand on investit, réfléchir à la souplesse de l’investissement. Imaginer la capacité d’adaptation de l’entreprise, parce que comme on le sait, l’environnement change, les conditions dans lesquelles on vie changent, les gens avec qui l’on travaille cela va bien, ou cela ne va pas bien, et est-ce que l’on peut adapter facilement les investissements que l’on a fait avec peu d’investissement ?

Par exemple, deux agriculteurs qui sont côte à côte et qui se mettent en GAEC ou une autre forme juridique mais qui ont chacun leur étable, chacun leur équipement et décident de se faire une étable pour les deux fermes, avec un système de traite adaptée, etc… C’est formidable ! Mais si ces agriculteurs veulent se séparer, la flexibilité et l’adaptabilité ne sont pas évidentes ! Qu’est-ce que l’on fait de la grosse étable ? Qu’est-ce qu’on fait du système de traite ? Si on redivise le troupeau en deux par exemple. Donc ce sont des réflexions à faire. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire d’investissement, mais il faut y penser à deux fois pour être sûr que si l’on change d’avis, si l’environnement change, on peut modifier notre système de production, sans trop de conséquences financières.

N°4 : « Choisir avec attention des statuts juridiques adaptés »

Il y a d’autres éléments pour lesquels je suis moins compétent mais auxquels je suis sensibilisé car l’on travaille sur des projets communs avec mon frère. Ce sont tous les aspects juridiques. Le message que l’on aimerait faire passer, c’est qu’avant de prendre des décisions juridiques, c’est de bien réfléchir aux conséquences et y réfléchir, pas uniquement à court terme mais à moyen et long terme. On peut avoir une décision comme faire une holding, monter une société quelconque avec c’est vrai l’idée que peut-être l’an prochain au niveau fiscal ça va être super, mais dans 3, 5, 10 ans ou quand vous allez sortir de l’agriculture, que va-t-il se passer ? Peut-être que vos décisions vous paraissent formidables aujourd’hui, mais si on fait le cheminement complet sur plusieurs années, c’est moins formidable.

L’idée du message est donc qu’avant de prendre des décisions de ce type-là, il faut réfléchir à toutes les conséquences à long terme et puis s’assurer d’un véritable avantage. Ma perception, c’est qu’à ce niveau-là, il y a quand même des modes. Il y a des conseillers qui passent et qui disent « pourquoi vous ne faîtes pas une structure de ce type-là ? ». Vous dîtes pourquoi ? On vous répond alors « parce que c’est quand-même mieux » ou « pour sauver de l’argent ». Le message que l’on veut donc faire passer aux agriculteurs c’est que si l’on vous dit « c’est mieux » faîtes expliquer qu’est-ce que le mieux ? Si l’on vous dit que vous allez économiser de l’argent, c’est combien d’argent ? Tout cela, sur un horizon de plusieurs années pour s’assurer de sa prise de décision.

Gilles Cavalli : Merci beaucoup pour cette présentation et ce résumé des propos et messages à faire passer via cet ouvrage « réussir sa vie d’agriculteur », aux entrepreneurs du monde agricole, aux agriculteurs qui sont installés ou qui vont s’installer. Une dernière question, votre rêve pour les agriculteurs, quel est-t-il ?

Raymond Levallois : Je dirais d’emblée qu’ils soient heureux ! (Rire) Heureux de leur profession en fait. Cela veut dire d’emblée être autonome. Au début de ma carrière au Québec d’ailleurs c’était une de mes obsessions en tant qu’agriculteur, les aider à être autonome. C’est à dire les informer, leur démontrer toutes les conséquences de leurs décisions, mais qu’ils puissent à partir de là prendre leurs décisions eux, en dehors des modes, des conseils qui ne sont des fois pas trop éclairées ou de ce que fait le voisin etc… Un rêve d’agriculteur heureux, autonome et qui n’est pas trop influencé par l’environnement. Il faut donc être concret et connecté à la réalité.

Gilles Cavalli : Merci d’abord d’oser rêver quelque chose pour les agriculteurs en lien logique et concret par rapport aux propos précédents, aux messages et aux ouvrages. C’était un échange avec Raymond Levallois pour le blog d’Agrifind.

Crédit Photo : Journal L’Agral / Pixabay

Et vous, pensez-vous que la gestion d’entreprise agricole est un facteur à forte valeur ajoutée pour les agriculteurs ? Quels sont vos éléments clefs visant à sa réussite ? Vous pouvez témoigner ci-après.

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