Gilles Cavalli :  Bonjour, et bienvenue dans ce nouveau podcast d’Agrifind. Je suis en présence de Martial Darbon qui est éleveur laitier, installé dans l’Ain et initiateur du projet « C’est qui le patron ? »

Martial Darbon : Bonjour. Effectivement, je suis producteur de lait dans le département l’Ain sur une exploitation individuelle en famille, puisque mon épouse et moi sommes installés depuis 1980. Dans un département qui a quand même une vocation laitière depuis longtemps, avec une particularité : on est proche de la vallée de la Saône. Tous les agricutleurs sont concernés par des prairies naturelles qui servent de bassin de rétention pour protéger la ville de Lyon et stocker l’eau l’hiver ; l’élevage est prépondérant dans notre région.

Gilles Cavalli :  La particularité, et le fil conducteur de notre échange, c’est cette initiative « C’est qui le patron ? » qui a débuté il y a quelques temps, maintenant.

Martial Darbon : Nous, on était dans une telle détresse en 2016, quand vous êtes payés 22 centimes la tonne de lait, c’est très compliqué de pouvoir vivre et avoir un avenir. Donc on cherchait à tout prix des solutions pour trouver des sorties de secours et on s’est permis d’aller à faire un petit peu de provocation à la grande distribution et de présenter nos exploitations qui allaient disparaître; donc leur environnement serait aussi modifié avec nos disparitions. Là-dessus, on a eu la chance de rencontrer Nicolas Chabanne et Laurent Pasquier, qui étaient les cofondateurs de « C’est qui le patron ? ». La présentation de l’histoire et du questionnement du consommateur auprès des producteurs, nous a vraiment intéressé et nous a même passionné, nous a interpellé : il fallait à tout prix nous adapter. Cette aventure risquait de modifier notre vie, de trouver des perspectives d’avenir intéressantes.

« Il fallait à tout prix nous adapter »

Gilles Cavalli :  Et du coup les étapes qui ont été franchies individuellement et collectivement pour arriver aux résultats ?

Martial Darbon :  En 2016, tout va mal. C’est compliqué pour nous; nous intervenons auprès des distributeurs de notre région, tous confondus et nous leur présentons une plaquette de nos difficultés. Et puis, il y a un directeur de magasin, d’un village à côté de chez moi : Vonas, qui a fait suivre à sa région et puis au national. C’est un salarié du Groupe Carrefour. Et c’est comme ça qu’on a rencontré, au mois de juin 2016, Marc Delage, responsable des produits frais – lait du Groupe Carrefour. Dans la discussion, on lui a expliqué nos difficultés, le fait que, nous risquions de disparaître parce qu’on n’allait pas tenir longtemps. Chaque exploitation perdait 120 euros par personne et par jour. Ce n’est pas tenable très longtemps. Il nous a dit carrément : « Vous connaissez Nicolas Chabanne ? » ; « Les Gueules cassées, ça vous parle ? ». C’est vrai que, moi, j’ai entendu ces fruits et légumes moches vendus et qui permettaient aux exploitations de moins jeter et d’ainsi d’arriver à garder un petit peu plus de royalties. Et c’est vrai que la démarche était intéressante. Il ajouté « Écoute, ça pourrait être intéressant de faire sur du lait si vous êtes prêt à le rencontrer ». Nous avons donc rencontré le 6 septembre l’embouteilleur, puisque, moi, je connaissais très bien Emmanuel Vasseneix le patron du Groupe LSDH de Saint-Denis de l’Hôtel et les gens de Carrefour et Nicolas Chabanne et Laurent Pasquier.

Les cofondateurs de la marque m’ont annoncé qu’ils avaient lancé un questionnaire sur le net et que le consommateur avait écrit son échelle de valeurs de « son » lait espéré. C’est comme ça qu’on a adhéré puisque nous, on était dans un tel état de difficulté.

Il est très facile de comprendre que la motivation d’un groupe est beaucoup plus stimulante quand on est dans un, on va dire, au fond du trou et qu’il faut remonter. Donc, les difficultés surmontées étaient essentiellement techniques, c’était la mise à jour de ce qui se passait dans nos exploitations, est ce que l’on consomme des OGM ou pas. Cela nous a permis de nous trier, de nous justifier, de retourner chercher les factures, bref de faire une étape d’investigation. Et puis, après les étapes qui ont été franchies, on était un peu surpris de voir que, nous, le projet qu’on avait prévu pour 5 à 7 millions de tonnes, ça fait 5 à 7 millions de litres de lait sur une production totale de 26 millions de la coopérative que je préside. Et ces 5 – 7 millions nous permettaient, en théorie, de sortir la tête de l’eau, et puis après d’essayer de voir si on ne pouvait pas trouver d’autres débouchés pour le lait.

« Il y a un vrai engouement de la part des consommateurs »

Et cet engouement des consommateurs et effectivement des consommateurs de Carrefour, dans un premier temps, et puis la demande du Groupe Carrefour de finalement ne pas sortir que sur les hypers, les supers, mais de sortir sur la totalité de la gamme des magasins, donc on passait de 1 200 à 5 800 magasins et puis après de sortir les produits dans les autres enseignes. Et bien, effectivement au bout de 16 mois, on a franchi les 50 millions de litres de lait donc les 50 millions tonnes et ça a été une vraie structuration d’avenir et un vrai débouché qui a permis à l’ensemble du groupe, de ses producteurs, de sortir la tête de l’eau, mais, aussi d’aider les producteurs du groupe LSDH. En effet, dans la démarche, un nombre important des producteurs du groupe LSDH sont dans d’une démarche non-OGM, les vaches pâturant. Cette noblesse qui est demandée par les consommateurs d’avoir un vrai lien et puis une garantie supplémentaire du prix payé 39 centimes du litre aux producteurs.

Gilles Cavalli :  Aujourd’hui, combien de producteurs sont concernés et sur quelles zones géographiques ?

Martial Darbon : On a 46 exploitations pour 85 familles qui sont dans le département de l’Ain et essentiellement dans le nord de la Bresse. On va dire, ce sont des historiques qui ont fourni le lait « C’est qui le patron ? » et donc leur production est de 26 millions de tonnes et donc quand on a enlevé la matière grasse, il reste 93% de leur volume qui est transformé en lait « C’est qui le patron ? ». En plus, aujourd’hui il y a à peu près 140 à 180 producteurs du groupe LSDH donc du bassin Centre, une dizaine de départements au centre de la France qui sont tous chez LSDH, qui sont tous bien sûr identifiés et audités pour leur traçabilité.

Gilles Cavalli : Est-ce-que votre expérience de président de coopérative de vente de lait vous a servi dans cette aventure ?

Martial Darbon : Je pense qu’il y a au moins quelque chose qui a permis : c’est de même que ça va mal, c’est d’avoir un peu de sérénité et de rendre du temps au temps même si c’est difficile, même si on sait qu’on est tous en danger. Moi, j’ai eu la chance d’appartenir à un groupe d’union coopératif où on m’a proposé beaucoup de formation, et c’est vrai que ces formations m’ont indéniablement servi dans la sérénité de gérer le dossier et elles nous ont permis aussi de nous ouvrir un petit peu, d’aller dialoguer. C’est vrai que les formations que j’ai reçues m’ont permis d’aller plus en avant dans le dialogue avec les consommateurs et cette transparence. Je pense que c’est ce qui manque à notre France d’aujourd’hui, je pense qu’elle n’a pas besoin forcément d’aller se bagarrer sur une échelle mondiale, mais elle a besoin de s’ouvrir et de devenir transparente dans son propre fonctionnement et dans sa propre analyse de producteur français.

« Les formations que j’ai suivies mon servi dans cette aventure »

Gilles Cavalli : Merci, Martial pour ces précisions et ces retours sur cette initiative « C’est qui le patron ? ». Un mot pour conclure notre échange, votre rêve d’agriculteur, quel est-il ?

Martial Darbon : Mon rêve d’agriculteur c’est qu’on doit être capable de produire à la française dans une mondialisation et pas de subir une mondialisation. Notre pays est d’une noblesse dans la gastronomie. On est les rois de la gastronomie mondiale, je ne vois pas comment nous, producteurs de matière première qui fournissons cette gastronomie, on ne soit pas capable de vendre à la française dans une mondialisation et pas de subir une mondialisation.

Gilles Cavalli : Merci, un échange avec Martial Darbon, éleveur laitier dans l’Ain, initiateur du volet lait de « C’est qui le patron ? ». C’était une interview pour Agrifind. À très bientôt pour un échange avec un autre acteur du monde agricole.

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